Un premier essai raté, sur la mauvaise côte
Le café serait arrivé au Panama dès 1742, apporté par un navire venu des Antilles françaises. Mais la première plantation réellement documentée date des années 1780-1790, et elle se trouvait au mauvais endroit : sur la basse côte caraïbe, autour de Portobelo — un choix qui s’est révélé être une erreur agronomique complète, entre parasites et maladies. Il faudra attendre les années 1820 pour que la culture soit déplacée vers les hautes terres de l’Ouest, où le climat frais convient enfin à l’arabica. Une autre version, rapportée par le Smithsonian, attribue l’introduction du café à un capitaine de marine britannique ayant rapporté des plants au début du XIXe siècle après avoir épousé une Panaméenne. Selon les sources, le café atteint réellement Chiriquí au milieu des années 1850, où des familles de colons profitent de l’altitude, d’un climat comparable à celui de la Colombie et du Costa Rica — et surtout du fameux bajareque, cette brume-pluie fine et constante qui hydrate les plants sans excès et régule la température.
Les pionniers de la vallée
La colonisation de la vallée de Boquete proprement dite s’intensifie dans la seconde moitié du XIXe siècle. Les premiers arrivants viennent des districts voisins — Bugaba, Gualaca, David, Dolega — bientôt rejoints par une immigration européenne plus réduite mais durablement influente : des familles françaises, allemandes et suisses, ainsi que des Nord-Américains, qui démarrent la culture du café aux côtés de l’élevage. Le district de Boquete est officiellement fondé le 11 avril 1911.
Plusieurs des grandes fermes qui ont façonné la réputation caféière de la région remontent à cette époque ou à peu après :
- Finca Don Pachi — fondée en 1873 par Blasina Samudio sur les flancs du Barú, avec un titre de propriété délivré sous la Grande Colombie, avant même la naissance de la République du Panama. C’est sur cette même ferme que le café Geisha entrera au Panama, quatre-vingt-dix ans plus tard (voir plus bas).
- Don Pepe Estate — en activité depuis 1898, considérée comme l’une des plus anciennes fermes de café de la région, aujourd’hui à sa cinquième génération familiale.
- Café Ruiz / Casa Ruiz — la famille Ruiz cultive le café depuis la fin du XIXe siècle selon des méthodes traditionnelles sous ombrage ; la structure commerciale est formalisée en 1979. En 2001, Casa Ruiz remporte le titre de « meilleur café au monde », une première pour un producteur panaméen.
- Finca Lérida — fondée par l’ingénieur norvégien Tollef Bache Mönniche, l’un des concepteurs des écluses de secours du canal de Panama, qui prend sa retraite en 1924 et s’installe à Boquete avec son épouse Julia sur un domaine de 365 hectares. En 1929, sa récolte est en grande partie exportée vers l’Allemagne — la toute première exportation de café panaméen vers l’Europe, vendue trois fois le prix courant. Mönniche invente au passage un trieur de cerises de café, le « Sifón », et documente plus de 500 espèces d’oiseaux de la région. Le domaine, aujourd’hui dirigé par la famille Chiari, remporte le titre de « Best Coffee in the World » au concours de Boston en 2003.
- Kotowa Coffee — l’une des plus anciennes fermes encore en activité, fondée en 1913 (une source situe la date à 1918) par un immigrant nord-américain, présenté selon les sources comme écossais ou canadien — un point que les sources ne permettent pas de trancher avec certitude. Le nom viendrait d’un mot local signifiant « montagne ».


Essor, crise, et la naissance du café de spécialité
La production nationale grimpe de 402 tonnes en 1961 à un pic de 1 422 tonnes en 1985. Puis, en 1989, l’effondrement de l’Accord international sur le café fait chuter le prix mondial de 1,20 $ à seulement 0,74 $ la livre — une crise sévère pour les producteurs panaméens, qui pousse plusieurs familles de Boquete à réorienter leurs fermes vers le café de spécialité plutôt que le café de masse.
Un groupe de producteurs fonde alors la Specialty Coffee Association of Panama (SCAP), au tournant des années 1990-1996, réunissant notamment Ricardo Koyner, Price Peterson, Jaime Tedman, Hans Collins, Josué Ruiz, Wilford Lamastus et Francisco Serracín. En 1996, ils lancent le concours Best of Panama — une première mondiale, entièrement organisée par les producteurs eux-mêmes pour repositionner le café panaméen sur le marché de la spécialité. En 2002, un lot primé d’Elida Estate (famille Lamastus) se vend 2,37 $/lb, environ cinq fois le prix du marché mondial de l’époque — un signe avant-coureur de ce qui allait suivre.
Le Geisha : une variété méprisée pendant quarante ans
Le Geisha (ou Gesha) est identifié dans les années 1930 dans les montagnes de la région de Gesha, au sud-ouest de l’Éthiopie. En 1936, un capitaine britannique, consul pour la région, collecte une dizaine de livres de graines dans cette zone. Elles transitent par des stations de recherche en Tanzanie, puis, en 1953, par le CATIE au Costa Rica, qui devient le point de diffusion vers toute l’Amérique centrale.
Selon Finca Don Pachi, c’est en 1963 que le caféiculteur Don Pachi Serracín introduit les premiers grains de Geisha à Boquete, via le CATIE. Mais pendant plus de quarante ans, personne ne s’y intéresse pour son goût : le Geisha est un grand arbre malcommode, difficile à travailler, à faible rendement — on ne le plante que pour sa résistance aux maladies, notamment à la rouille du café. La plupart des plantations initiales sont abandonnées.
En 1967, le banquier américano-suédois Rudolph Peterson, alors président de la Bank of America, achète le domaine qui deviendra Hacienda La Esmeralda — au départ un simple projet d’élevage. La famille se tourne vers le café dans les années 1980, puis achète en 1997 le domaine d’altitude de Jaramillo, sur les pentes du Barú, qui venait d’être ravagé par la rouille. Son fils Daniel Peterson remarque alors que les vieux plants de Geisha, plantés là par les précédents propriétaires, avaient beaucoup mieux résisté à la maladie que les autres variétés — et décide d’en étendre la culture, y compris au-dessus de 1 650 mètres d’altitude, du jamais-vu pour cette variété.
« C’était comme un thé fruité » — Price Peterson, en dégustant en 2004 le tout premier lot 100 % Geisha jamais séparé du reste de la récolte, a d’abord cru à une erreur : le profil aromatique, floral et fruité, n’avait rien à voir avec ce que produisait jusque-là l’Amérique centrale — il rappelait davantage un café éthiopien.
Ce lot remporte le Best of Panama 2004 et établit, à cette occasion, le record du prix le plus élevé jamais payé pour un café aux enchères à l’époque : 21,00 $/lb. La trajectoire, depuis, ne s’est jamais interrompue.
La flambée des prix, édition après édition
| Année | Prix record | Détail |
|---|---|---|
| 2004 | 21 $/lb | Hacienda La Esmeralda, premier lot 100 % Geisha jamais isolé |
| 2017 | 601 $/lb | Hacienda La Esmeralda (naturel) |
| 2018 | 803 $/lb | Lamastus Family Estates (naturel), acheté par Black Gold Coffee, Taïwan |
| 2019 | 1 029 $/lb | « Elida Natural Geisha 1029 », Lamastus Family Estates |
| 2022 | > 2 000 $/lb | Plusieurs micro-lots ; une vente privée atteint environ 6 000 $/lb |
| 2024 | 4 542 $/lb | Lamastus Family Estates (naturel), acheté par un consortium mené par Saza Coffee (Tokyo) — moyenne générale de l’enchère : 627 $/lb sur 50 lots, plus de 1,38 million $ au total |
| 2025 | 13 705 $/lb | Hacienda La Esmeralda, Geisha lavé, 98 points — record actuel. Un lot de 20 kg vendu environ 605 000 $, acheté par Julith Coffee (Dubaï) |
Soit une multiplication par plus de 650 en deux décennies — une trajectoire quasiment sans équivalent dans l’histoire des matières premières agricoles, pour une variété qui, jusqu’en 2004, n’intéressait personne pour son goût.
Au-delà de La Esmeralda : les autres grands noms
Elida Estate (Lamastus Family Estates), la ferme la plus haute du Panama à Alto Quiel, a remporté sept fois le Best of Panama et détient plusieurs records mondiaux. À leurs côtés, Finca Lérida, Café Ruiz et Kotowa restent des noms de référence, aux côtés de domaines plus récents comme Carmen Estate, La Torcaza Estate (biologique), Café Eleta — réputé pour ses installations de traitement écologiques — et Finca Deborah, dans la région Volcán-Boquete.
Un détail rarement mis en avant : environ 90 % de la main-d’œuvre de récolte dans la région appartient aux communautés indigènes Ngäbe-Buglé, qui pratiquent une cueillette manuelle sélective, cerise par cerise — un savoir-faire essentiel à la qualité des lots primés. Après le succès de 2004, Price Peterson a d’ailleurs mis en place une politique de redistribution envers ses cueilleurs : triplement du salaire moyen de cueillette, primes annuelles, garde d’enfants et bourses d’études.
L’avenir : une filière à deux vitesses face au changement climatique
Le paradoxe est frappant : pendant que le Geisha d’exception s’envole vers des sommets inédits, la production caféière panaméenne dans son ensemble s’effondre. En une décennie, elle est passée d’environ 400 000 à seulement 120 000-140 000 quintales par an, et le nombre de producteurs de 10 000 à environ 6 000 — beaucoup ayant simplement abandonné le café pour des cultures plus prévisibles.
Ricardo Koyner, président de la SCAP, l’explique par la perturbation des cycles de floraison et de fructification, et par la prévalence croissante des maladies, favorisée par une humidité excessive ou des sécheresses prolongées. Sur le terrain, à Renacimiento, une productrice comme Doris Shanto le résume simplement : « on nous a toujours dit que le café a besoin de soleil, mais avec le changement climatique on ne sait plus quand c’est l’été et quand c’est l’hiver. »
Ce n’est pas la première fois que le café panaméen doit changer d’altitude : c’est déjà l’histoire de son arrivée, quand les plantations basses de la côte caraïbe ont dû être abandonnées au profit des hauteurs de Chiriquí. Une étude globale (PLOS One, 21 modèles climatiques) projette qu’à l’horizon 2050, la fourchette d’altitude propice à l’arabica en Amérique centrale pourrait passer de 1 200 m aujourd’hui à 1 600 m — et le Panama, grâce à ses volcans culminant à plus de 3 000 mètres, pourrait s’en sortir mieux que des voisins comme le Nicaragua ou le Salvador, dépourvus de hauts massifs. C’est très exactement ce déplacement en altitude qui, entre 1997 et 2004, a mené la famille Peterson à planter du Geisha toujours plus haut sur les pentes du Barú — poussés par la rouille, ils ont ainsi découvert, presque par accident, le café le plus cher du monde.
Entre 2008 et 2013, une épidémie sévère de rouille du caféier a touché plusieurs pays d’Amérique latine, dont le Panama, forçant onze pays à déclarer l’état d’urgence. Les anomalies météorologiques liées au changement climatique — notamment une réduction de l’écart entre températures minimales et maximales — sont identifiées parmi les causes principales. Face à cela, certains producteurs adaptent leurs pratiques : culture sous ombrage (agroforesterie), variétés plus résistantes comme l’Obata, le Tupi Marsellesa ou le Catuai SH3, et des programmes de formation associant recherche scientifique panaméenne et productrices locales.
Le café de luxe panaméen échappe largement aux fluctuations du cours mondial — mais pas au changement climatique. C’est le titre, presque littéral, d’un article de presse panaméen de 2025 : même le segment ultra-luxe du Geisha, dont les clients acceptent les prix fixés sans négocier, reste exposé aux sécheresses, aux pluies hors saison et à la pression croissante des maladies.
Sources principales : Hacienda La Esmeralda, Wikipedia (Geisha coffee, Coffee production in Panama), Perfect Daily Grind, Daily Coffee News, Sprudge, Smithsonian Magazine, The Visitor Panama, Excelencias Panamá, Panamá América, Latin American Post, Crítica, SCAP, Café Ruiz.
Cet article est © Wild on the Farm, Boquete Cloud Forest Lodge. Tous droits réservés — il ne peut être reproduit, republié ou redistribué sans autorisation préalable écrite. Lire nos mentions légales complètes →
